Il est des chiffres qui impressionnent, et d’autres qui interrogent. En Guinée, à chaque annonce de radiation massive dans la fonction publique, le même scénario se répète. Les communiqués officiels vantent un « assainissement » historique, les statistiques inondent les médias et l’opinion publique est invitée à célébrer un État qui reprend enfin le contrôle de son administration.
Pourtant, derrière cette mise en scène de l’efficacité administrative se cache une question d’une redoutable simplicité : comment un même fonctionnaire peut-il être radié plusieurs fois ?
Cette seule interrogation suffit à fissurer tout l’édifice de la communication officielle. Car enfin, une radiation est censée être un acte définitif. Si un agent a effectivement été identifié, sorti du fichier central, retiré de la paie et définitivement verrouillé dans le système, il ne devrait plus jamais réapparaître.
Lorsqu’un même nom resurgit, quelques mois ou quelques années plus tard, dans une nouvelle liste de radiations, une seule conclusion s’impose : soit le premier assainissement n’était qu’une illusion, soit le système lui-même est incapable d’empêcher la reconstitution des fraudes. Dans les deux cas, le problème n’est plus celui des fraudeurs. Il devient celui de l’État.
Depuis des années, notre administration mène des opérations d’épuration comme un médecin qui traiterait inlassablement la fièvre sans jamais rechercher l’infection qui la cause. On coupe les branches, mais les racines demeurent. On célèbre les radiations, mais le système qui les rend possibles reste intact. C’est pourquoi les mêmes anomalies reviennent avec une régularité presque mécanique.
Le véritable scandale n’est pas qu’il existe des agents fictifs. Le véritable scandale est qu’un système public permette encore et toujours leur existence.
Dans une administration moderne, ce type de fraude devrait être techniquement impossible. Pourquoi ? Parce que les États qui ont réussi leur transformation administrative n’ont pas commencé par multiplier les effets d’annonce. Ils ont commencé par reconstruire leurs systèmes.
L’Estonie est ainsi devenue une référence mondiale en bâtissant une administration entièrement interconnectée. Chaque citoyen y dispose d’une identité numérique unique et sécurisée. Les ministères échangent leurs informations en temps réel, ce qui élimine drastiquement les doublons, les incohérences et les fraudes.
Le Rwanda, avec des moyens pourtant bien plus modestes que d’autres, a entrepris la même profonde modernisation. Grâce à l’identification numérique, à la dématérialisation des services publics et à l’interconnexion progressive des bases de données, Kigali a verrouillé ses finances publiques.
Tant que la Guinée refusera d’attaquer le mal par la racine en interconnectant et en sécurisant ses fichiers, les opérations de radiation ne seront qu’un éternel recommencement. Une opération de communication là où il faudrait une véritable révolution structurelle.





